Le premier chapitre du livre



LE PÈLERIN DE JÉRUSALEM

Jean Lescuyer avec Mehdi Benchelah

 

À mon père et à ma grand-mère paternelle. À Marie mon épouse, à Frédéric, à Vincent, à Antoine-Marie, à Sébastien-Antoine, à Anne-Sophie, à leurs conjoints, à chacun de mes petits-enfants.

À chacun de ceux que j'ai rencontrés, connus, aimés.

À chacun.


La tombe vide


Jérusalem reposait dans la lumière d'une fin d'après-midi d'été. Accrochés à la colline rocheuse, les remparts ceinturaient la vieille ville. De fins clochers et des minarets s'élançaient au-dessus des toits. Sous les rayons du soleil, l'or du Dôme du Rocher flamboyait et la coupole du Saint-Sépulcre diffusait un halo bleuté. Aucun bruit, sinon celui du vent sur la pierre écrue. Emportée par son élan, la Terre continuait son mouvement de rotation ; les ombres s'allongèrent, le mur de Soliman le Magnifique devint orangé avant de prendre une teinte gris pâle.

Mon long pèlerinage s'achevait ; après huit mois de marche à travers l'Europe et le Proche-Orient, j'avais atteint mon objectif, à pied et sans moyens d'existence. Une dizaine de pigeons tournoyaient au-dessus de la porte de Jaffa. Je descendais vers le Saint-Sépulcre à travers des rues bondées. Ce cheminement de dix mille kilomètres, qui m'avait mené à pied de l'Albigeois jusqu'au tombeau du Christ, prenait fin sans hâte et presque sans attente. Mes sens enregistraient mécaniquement toutes les impressions de la vieille ville. C'est à peine si je percevais l'afflux chamarré des touristes et des commerçants racoleurs. Ici et là, j'entendais des bribes de phrases dans des langues inconnues ou familières. Un groupe de Juifs orthodoxes en costume noir et téfilims, portant kippa et papillotes, descendaient, l'air pressé, vers le Mur des Lamentations. Plus loin, un gamin, le visage grêlé de taches de rousseur, les cheveux roux en bataille, proposait à la cantonade des épis de maïs chauds. Des volutes de vapeur s'élevaient de sa carriole sur laquelle il avait cloué une main de Fatma protectrice.

Laissant la rue de David, je m'enfonçai dans la rue des Chrétiens, venelle bordée d'échoppes qui mène à l'église du Sépulcre. Des couffins de billes d'ambre rougeâtre côtoyaient les piles de tissus damassés et les pyramides de confiseries arabes. Me faufilant sous un entrecroisement serré de voûtes, j'avais l'impression d'avancer dans les entrailles de la ville. Dans le labyrinthe des ruelles, les boutiques laissaient peu à peu place à des murs aveugles qui débouchaient presque par surprise sur une petite cour cachée : le parvis du Saint-Sépulcre. Le majestueux clocher carré, la patine dorée de la façade romane, les trois chapelles latérales, l'escalier du Golgotha surmonté d'une petite coupole, je croyais voir un songe magnifique et oublié. Les cloches sonnaient huit heures : les portes du Saint-Sépulcre se fermaient.

Un prêtre orthodoxe d'une trentaine d'années au visage avenant s'approcha de moi : " Écoutez, nous allons rouvrir pour que vous puissiez entrer. " Les clefs de la basilique sont détenues depuis le XIIIe siècle par deux familles patriciennes musulmanes qui ouvrent et ferment les portes à des heures immuables. Le prêtre s'adressa à un jeune Palestinien à la brillante chevelure. Après quelques tractations, ce dernier se dirigea vers la porte ; un panneau carré pivota dans un grincement, une échelle de bois en surgit. Le jeune homme la posa sur le battant et grimpa quelques échelons pour se mettre au niveau de tiges de fer cadenassées. Tenant d'une main un anneau rouillé, il inséra une clef plate et ouvrit d'un coup sec les cadenas en forme de fibule. Sans réfléchir plus avant, je m'engouffrai à l'intérieur du sanctuaire.

L'odeur sucrée de la myrrhe imprégnait l'atmosphère. Dans l'ombre de la nef cloisonnée par de hauts murs, quelques cierges achevaient de se consumer. Ce décor de pierre et de colonnes dormait dans le silence des moments sacrés. La pénombre renvoyait à un âge crépusculaire où la pureté prenait le visage de la nuit. Sans repère, mon esprit ne commentait plus, il contemplait une réalité familière. J'éprouvais une immense exigence d'humilité tout en ressentant l'ineffable grandeur de Dieu ; ce sentiment envahissait mon âme et s'imposait à toute autre sensation. Je pleurais des larmes de bonheur. Tout le reste avait disparu, m'était devenu indifférent ; il n'existait plus que cette indicible exaltation, cette joie insigne de me trouver plus proche de l'Idéal.

Après un instant d'hésitation, je gravis l'escalier escarpé qui mène au Golgotha. Des plafonds de mosaïques s'offraient au-dessus de ma tête. En face, une statue de la Vierge, le regard triste comme si une épée lui transperçait le cœur. Ses yeux exprimaient les peines du monde. À sa gauche, la roche calcaire où l'on avait supplicié Son Fils était protégée par une dalle de verre. Agenouillé sur un soleil de marbre noir, je me recueillis longuement devant la pierre imprégnée de Sa présence et de la foi de millions de pèlerins qui m'avaient précédé. Il n'y avait plus ni matière ni mental, mais un lien d'amour inaltérable devenu manifeste.

Plus personne ne hantait ces lieux, j'entendais nettement mes pas résonner sur les dalles. Situé sous une vaste coupole non loin du Golgotha, un édicule baroque abritait le tombeau du Christ. Je m'approchai d'un banc de bois poli pour m'y asseoir. Face à l'endroit où Jésus avait vaincu la mort, je demeurai dans une prière ininterrompue. Mon être était semblable à une sphère de diamètre infini dont chaque point formait à la fois le centre et la périphérie.

Poussant une petite porte, je m'avançai jusqu'au tombeau à travers une pièce sombre au plafond couvert de suie. Je pris conscience que cette minuscule pièce vide, symbole du miracle de la victoire sur la mort, forme le cœur de cette église, de Jérusalem et de l'ensemble du monde chrétien. Comment ne pas être frappé par la modestie de cette sépulture à l'origine d'une aventure qui a touché des milliards d'êtres humains à travers vingt siècles ?


Recueilli dans ma méditation, je pensais à tous les êtres ; je remerciais Dieu de m'avoir permis d'atteindre mon but et de m'avoir aidé au cours de ce pèlerinage à m'oublier, à me perdre pour me retrouver. Un sentiment de joyeuse insignifiance m'envahissait complètement. Le temps avait cessé d'imprimer sa marque. Un millénaire. Une seconde. Le sablier s'était brisé. La perfection de toute chose devenait enfin manifeste.

 

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